Incrémentalité stricte affiliation : pourquoi c’est un piège
Méthode
L’incrémentalité stricte en affiliation : pourquoi c’est un piège (et comment trancher mieux)
Par Domitille Desgranges-Lentz · “Madame Affiliation” · 20 ans dans l’affiliation à la performance
⚡ L’auteure
Domitille Desgranges-Lentz
20 ans d’affiliation & influence — ex-WPP, Dentsu
Fondatrice Affil’Great · Spécialiste pilotage affiliation augmenté IA
Voilà la conversation type que j’ai régulièrement avec une marque qui veut “professionnaliser” sa mesure affiliation :
— “On veut être plus rigoureux sur la mesure. On veut ne payer que les ventes vraiment incrémentales.”
— “OK. Et vous comptez faire ça comment, concrètement ?”
— “On va comparer les ventes affiliation avec les ventes Google Ads. Si une vente apparaît dans les deux, on l’élimine du compte affiliation. C’est plus juste, non ?”
C’est là que je dois leur dire que non. Pas vraiment. Et que cette approche, si elle est appliquée stricto sensu, peut tuer leur programme en 3-6 mois.
Je vais t’expliquer pourquoi. Parce que c’est un sujet où l’intuition est trompeuse. Sur le papier, l’incrémentalité stricte semble être de la bonne gestion. En pratique, c’est un piège.
Pourquoi l’incrémentalité stricte semble être une bonne idée ?
L’idée semble irréfutable :
“Je ne paie en affiliation que ce qui est vraiment dû à l’affiliation. Pas un euro pour des ventes que j’aurais eues quand même via Google ou Meta. Comme ça, je ne paie pas deux fois la même vente.”
Logique financière apparente : tu optimises tes coûts. Tu paies le juste prix. Tu fais le tri.
Et ta plateforme d’affiliation, qui a des outils d’incrémentalité avancés, va te le vendre comme étant la “best practice” du moment. (En vrai, ça l’arrange aussi : ça te donne l’impression de mieux mesurer, donc ça justifie son rôle.)
Comment ça se passe concrètement (et pourquoi ça coince)
Quand tu appliques une politique d’incrémentalité stricte, voilà le mécanisme :
• Tu exportes ton fichier de ventes affiliation du mois (par exemple : 500 ventes attribuées).
• Tu exportes ton fichier de ventes Google Ads du même mois.
• Tu croises les deux fichiers via les emails clients ou les IDs de commande.
• Tu identifies les ventes qui apparaissent dans LES DEUX fichiers (par exemple : 150 sur 500).
• Tu décides : “ces 150 ventes auraient eu lieu sans l’affiliation. Je ne les comptabilise plus dans la performance affiliation.”
• Du coup, l’affilié qui a “ramené” ces ventes n’est PAS rémunéré dessus.
Du point de vue de la marque, ça semble propre et rigoureux.
Du point de vue de l’affilié, le contrat se rompt.
Voilà ce qu’il pense :
“J’ai mis ta marque en avant. J’ai créé du contenu autour de ton produit. J’ai animé ma communauté. J’ai peut-être même fait une opération promo dédiée. Un internaute a cliqué sur mon lien tracké et il a acheté. Et toi, tu me dis que je ne touche rien parce qu’il avait aussi cliqué sur ta pub Google la veille ?”
C’est un message clair : “Je ne reconnais pas ton travail à sa juste valeur.”
Quel est le retour de bâton de l’incrémentalité stricte ?
Ce qui se passe ensuite est mécanique. Je l’ai vu se dérouler chez plusieurs marques. Toujours selon le même schéma.
Phase 1 (mois 1-2 après le passage à l’incrémentalité stricte) :
Les affiliés s’aperçoivent que leur revenu mensuel chute. Ils ne comprennent pas immédiatement pourquoi (la communication des marques sur le sujet est rarement transparente). Ils contactent leur account manager côté plateforme. Ils découvrent la nouvelle politique.
Phase 2 (mois 3-4) :
Les affiliés expérimentés (ceux qui font 80% du chiffre) commencent à pousser d’autres marques à la place. Concrètement : ton placement homepage chez le cashbacker passe de “premium” à “secondaire”. Tes opérations dédiées sont moins relayées. Tu perds en visibilité sur les sites de codes promo.
Phase 3 (mois 5-6) :
Tes ventes affiliation chutent visiblement. Tu te dis “tiens, l’affiliation ne marche plus pour nous”. Tu envisages de couper le programme. La direction te donne raison “c’est ça qu’on disait, ça ne valait pas le coût”.
Et personne, dans la chaîne de décision, ne fait le lien avec la décision d’incrémentalité stricte prise 6 mois plus tôt.
C’est exactement le piège.
Pourquoi c’est mécanique (et pas juste anecdotique)
L’affiliation fonctionne sur un principe simple : les affiliés sont en compétition entre eux pour pousser des marques. Sur leur site, leur newsletter, leurs stories, ils ont un nombre limité d’emplacements visibles. Et 200+ marques voudraient être à ces emplacements.
Le critère de tri : la rentabilité perçue. “Sur quelle marque je gagne le plus pour le moins d’effort ?”
Si tu réduis brutalement leur rémunération via l’incrémentalité stricte, ils basculent leur effort sur les marques concurrentes. Pas par rancune. Par pure logique économique.
Et tu ne peux pas le savoir en temps réel. Tu le découvres 3-4 mois plus tard, quand ton trafic affilié a baissé de 40%.
Mais alors, on fait comment pour mesurer la rentabilité ?
Bonne nouvelle : il y a une méthode pragmatique qui te permet d’optimiser sans tuer le programme.
Le ROI étendu sans incrémentalité stricte.
Tu pilotes ton programme au ROI étendu (cf. mon article sur les 4 lectures de la performance). Concrètement :
• Tu calcules le ROI complet : (CA généré) ÷ (commission + frais de plateforme + honoraires + gifting).
• Référence pragmatique : ROI 5x minimum.
• Tu coupes les affiliés sous-performants (ROI < 3x), pas en touchant à leur commission, mais en arrêtant la collaboration.
• Tu amplifies les affiliés performants (ROI > 8x) avec des opérations dédiées et des deals exclusifs.
Ce mode de pilotage te donne une vraie rentabilité, mais sans casser le contrat implicite avec les affiliés.
Dans quels cas l’incrémentalité partielle a-t-elle du sens ?
Je ne te dis pas qu’il faut JAMAIS faire d’incrémentalité. Je te dis qu’il faut le faire intelligemment.
L’incrémentalité partielle, ciblée, peut avoir du sens dans 2 cas :
Cas 1 – Sites cashback en cannibalisation forte avec le SEA
Les sites cashback (Igraal, Poulpeo) interviennent juste avant l’achat, après que le client ait souvent déjà cliqué sur Google Ads. La cannibalisation est notoire. Tu peux négocier une politique d’incrémentalité PARTIELLE avec eux : 50% de la commission au lieu de 100% sur les ventes croisées avec Google.
C’est négocié explicitement avec eux. Pas appliqué de manière unilatérale. Et c’est limité à ce segment.
Cas 2 – Programme mature avec mix éditeurs très diversifié
Si tu as un programme structuré avec des sites de contenu, des comparateurs, des cashbackers, des CSS, et des créateurs, tu peux introduire de l’incrémentalité partielle SUR LE SEUL SEGMENT cashback. Pas sur les autres typologies. Cela te permet d’optimiser sans casser l’engagement des affiliés “ajoutant de la valeur” (sites de contenu, comparateurs experts).
“Le bon arbitrage en mesure de performance n’est jamais ‘rigueur maximale’ ou ‘laisser-faire’. C’est un point d’équilibre qui dépend du secteur, de la maturité du programme, du poids de chaque canal dans l’acquisition.”
À retenir en 3 points
1. L’incrémentalité stricte appliquée à TOUT le programme est un piège.
Elle réduit mécaniquement la rémunération des affiliés et provoque leur désengagement progressif sur 3-6 mois.
2. Le ROI étendu (sans incrémentalité stricte) est un meilleur compromis pour la majorité des marques.
Tu pilotes la rentabilité globale sans casser le contrat avec les affiliés.
3. L’incrémentalité partielle a du sens dans des cas limités, négociés explicitement.
Sur les segments à cannibalisation forte (cashback) et après accord avec les affiliés concernés.
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• “Est-ce que je dois basculer sur l’incrémentalité ?”
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Madame Affiliation
20 ans dans l’affiliation et l’influence à la performance. Ex-directrice affiliation et performance chez WPP (GroupM) et Dentsu. Fondatrice d’Affil’Great en 2022. DM LinkedIn ouvert →
